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Quand le design rencontre la ruralité : impacts d’une expérimentation sociale et territoriale en Dordogne

Cet article analyse les impacts sociaux du programme Design des mondes ruraux, une politique publique expérimentale portée par l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris (ENSAD) et implantée depuis 2022 à Nontron, en Dordogne.

L’objectif est d’examiner comment une telle initiative peut contribuer à la revitalisation d’un territoire rural marqué par la déprise démographique et économique. L’étude repose sur une enquête qualitative combinant six mois d’immersion, des entretiens semi-directifs et des focus-groups menés auprès des acteurs locaux.

Les résultats montrent que le programme participe à la revalorisation symbolique du territoire, stimule de nouvelles formes de sociabilité et ouvre des perspectives d’innovation sociale. Néanmoins, les effets observés demeurent fragiles et dépendent de leur inscription institutionnelle et politique à long terme. Cette recherche met en évidence le potentiel du design comme outil de gouvernance et d’innovation sociale dans les espaces ruraux contemporains.

L’article est organisé comme suit :

  • L’introduction pose le cadre général de la crise des territoires ruraux en France depuis les années 1970, en soulignant les limites des politiques publiques classiques et en introduisant le design comme approche alternative aux enjeux contemporains.
  • La première partie présente le programme Design des mondes ruraux porté par l’ENSAD, considéré comme une politique publique expérimentale implantée à Nontron, et analyse ses objectifs, ses acteurs et son inscription dans une dynamique de recomposition territoriale.
  • La deuxième partie expose la méthodologie qualitative adoptée, fondée sur une triangulation entre observation participante, entretiens semi-directifs et focus-groups, et s’appuie sur un cadre théorique mobilisant les travaux de Weber, Becker et Agier.
  • La troisième partie restitue les résultats de l’enquête en identifiant trois types d’impacts sociaux : relationnels, matériels et sensibles, à partir des récits des enquêtés.
  • La quatrième partie propose une discussion des résultats à la lumière des apports théoriques en sociologie du territoire, en innovation sociale et en design situé, afin de mettre en perspective les effets du programme.
  • Enfin, la conclusion revient sur les principaux enseignements de l’étude, en soulignant les limites de l’enquête et en ouvrant des pistes pour repenser l’action publique en milieu rural à partir du design.

Introduction : La ruralité en quête de sens

La ruralité française connaît, depuis les années 1970, une crise silencieuse mais profonde. Plusieurs phénomènes en témoignent : la baisse démographique (Kayser, 1990), le recul des services publics et de l’emploi local (Hervieu et Viard, 2001), ainsi que les inégalités territoriales et la fragilisation des repères identitaires (Taulelle, Courcelle et Fijalkow, 2024). Dans une perspective complémentaire, Rieutort (2012) rappelle que les campagnes françaises recèlent des potentiels oubliés, invitant à dépasser une vision strictement déficitaire pour envisager leurs ressources et dynamiques propres. Ces constats rejoignent les analyses de Jousseaume (2012) et de Talandier et Coopérative Acadie (2023), qui mettent en avant la pluralité des ruralités contemporaines, ainsi que celles de Mathieu (2016), qui insiste sur leurs permanences et mutations. Ces travaux montrent que la ruralité est à la fois traversée par des fragilités et porteuse de recompositions, ce qui nourrit simultanément un sentiment d’abandon et l’espoir de nouvelles dynamiques collectives.

Dans ce contexte, les politiques publiques peinent à répondre aux enjeux spécifiques des territoires ruraux. Les dispositifs classiques : aides économiques, incitations fiscales, soutien à l’agriculture montrent leurs limites (Vanier, 2005). Il devient nécessaire d’explorer des approches alternatives, plus sensibles et plus situées, capables de mobiliser les ressources locales, de valoriser les savoirs vernaculaires et de redonner du sens à l’action collective. Le design, longtemps cantonné aux sphères urbaines et marchandes, émerge comme une pratique capable de répondre à ces défis. En tant que discipline de projet, il permet de réinterroger les usages, de créer du lien entre les acteurs et de révéler les potentiels souvent invisibles des territoires (Findeli, 2004 ; Findeli et Coste, 2007; Manzini, 2015). Cette approche rejoint les principes de l’innovation sociale, entendue comme un processus collectif visant à répondre à des besoins non satisfaits par les dispositifs traditionnels (Moulaert et al., 2013 ; Bouchard et Lévesque, 2010).

L’implantation du programme Design des mondes ruraux à Nontron, porté par l’ENSAD, constitue une expérimentation inédite : déplacer une école prestigieuse dans un territoire périphérique pour y développer des projets collaboratifs, sensibles et ancrés. Ce type d’initiative s’inscrit dans une dynamique de recomposition territoriale, où la création, la médiation et la gouvernance locale deviennent des leviers de transformation (Pecqueur, 2009 ; Lévesque, 2013).

Cet article propose d’analyser les effets sociaux d’une politique publique fondée sur le design, en posant la question suivante : comment une telle approche peut-elle contribuer à la revitalisation des territoires ruraux en crise, le cas du Périgord nontronnais, en favorisant la coopération locale, la valorisation des savoirs traditionnels et la recomposition des liens sociaux ?

1. Expérimenter l’innovation territoriale par le design : le cas de Nontron en Dordogne

Dans une volonté affirmée de contribuer à la redynamisation des territoires ruraux, l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs (ENSAD) a implanté en 2022 une antenne intitulée Design des mondes ruraux au sein de la Communauté de communes du Périgord Nontronnais (CCPN), plus précisément à Nontron, en Dordogne (Balde, 2024).

Ce programme de niveau post-master repose sur une collaboration étroite avec les collectivités locales et les acteurs du territoire, et s’inscrit dans une logique d’expérimentation sociale et territoriale (Tibloux, 2024). Il fonctionne à la fois comme une résidence, en proposant un hébergement et un atelier collectif propices à la recherche et au développement de projets, comme un laboratoire tourné vers l’innovation sociale, comme un bureau d’études capable de concevoir des projets à échelle réelle en réponse à des problématiques situées, et enfin comme un incubateur permettant à des projets professionnels de s’éprouver et de se consolider.

Ce dispositif accueille chaque année entre six et huit étudiants (designers, architectes et paysagistes), sur une période allant de septembre à juin, (ENSAD, 2023). Il fonctionne en immersion sur trois problématiques concrètes, formulées par des acteurs locaux, collectivités, institutions, entreprises, associations et citoyens, portant sur des enjeux prioritaires du territoire. En 2024, les thématiques abordées sont l’identité du territoire, l’autonomie alimentaire des zones rurales, et les trajectoires scolaires et professionnelles des jeunes filles en milieu rural. Certaines commandes, en raison de leur portée stratégique, peuvent être reconduites d’une année sur l’autre, comme c’est le cas de la réflexion sur l’identité territoriale, initiée en 2023 et poursuivie en 2024, (Balde, 2024). Cette démarche vise à repositionner le design comme outil de médiation et de transformation sociale, en l’ancrant dans les réalités rurales. Elle interroge les modes de gouvernance, les formes de sociabilité et les capacités d’innovation des territoires périphériques.

@etudiantsdesigners
Carte géographique de la Communauté de communes du Périgord Nontronnais,
regroupant vingt-huit communes dont Nontron, commune centre
et siège de la sous-préfecture.

Pour mieux comprendre les raisons ayant conduit à l’implantation de ce programme à Nontron, il est éclairant de citer JG1, qui revient sur sa rencontre avec Emmanuel Tibloux, directeur de l’ENSAD, dans le cadre d’un entretien réalisé pour mon mémoire de Master 2. Selon lui, « la ville de Nontron m’est apparue comme une ville absolument exemplaire de ce qu’est la déprise du monde rural. Une petite ville qui n’a cessé de perdre des habitants, qui n’a cessé de perdre des activités, et qui est surtout abandonnée de l’État ». Il souligne également l’absence de transports en commun, la fermeture des services publics, et la position géographique isolée de Nontron, située dans un « triangle vide » entre Angoulême, Périgueux et Limoges.

Ce témoignage rejoint l’analyse de Tibloux (2024), qui identifie trois critères décisifs ayant motivé le choix de Nontron : d’abord, un phénomène de déprise marqué par la régression démographique, le vieillissement de la population et le retrait des services publics et privés ; ensuite, une centralité territoriale qui oblige la commune à construire son propre écosystème, en dehors de l’attraction des pôles urbains ; enfin, une tradition artisanale (PEMA) [1] et manufacturière qui constitue un terreau fertile pour des projets de design situés.

a. Le design comme outil d’action publique territoriale

Issu des pratiques industrielles et marchandes, le design a longtemps été cantonné à des contextes urbains et productifs. Comme le souligne Vial (2015), son champ disciplinaire s’est progressivement élargi, dépassant la seule sphère des objets pour investir les politiques publiques. Cette évolution se manifeste particulièrement dans le champ du design territorial, qui mobilise les outils du design pour accompagner les collectivités dans leurs projets de développement et de participation citoyenne (Jolivet-Duval, Safin et Huron, 2018 ; Folléa et Bonin, 2018). Dans les territoires en fragilité sociale ou en recomposition spatiale, le design devient un levier d’innovation et de résilience, en contribuant à la mise en récit et à la transformation des espaces.

Les travaux récents sur la vulnérabilité des petites villes (Quéva et al., 2023) et sur la planification spatiale et la résilience territoriale (Hamdouch, Serrano et Serrhini, 2023) montrent que ces contextes appellent des outils renouvelés d’action publique, parmi lesquels le design occupe désormais une place croissante. En tant que discipline de projet, le design social vise à répondre à des besoins sociaux non satisfaits par les dispositifs traditionnels, en mobilisant des méthodes de co-conception, d’écoute active et de prototypage collaboratif (Manzini, 2015). Il ne s’agit plus seulement de produire des objets ou des services, mais de créer des situations, des environnements et des relations capables de transformer les usages et les représentations du territoire. Cette approche rejoint les principes de l’innovation sociale, définie comme un processus collectif et situé, visant à produire des réponses nouvelles à des enjeux sociaux complexes, en valorisant les ressources locales et les capacités d’agir des communautés (Moulaert et al., 2013 ; Bouchard et Lévesque, 2010).

Le design territorial, quant à lui, articule cette logique à une dimension spatiale et politique : il s’intéresse aux dynamiques locales, aux récits de territoire, aux savoirs vernaculaires et aux formes de gouvernance émergentes. Selon Findeli (2005), le design peut être envisagé comme une éthique de la situation, c’est-à-dire une pratique sensible, réflexive et engagée, capable de produire du sens dans des contextes incertains. Trois principes structurent cette approche : la sensibilité au contexte, qui implique une attention fine aux usages, aux émotions et aux récits locaux ; la co-création, qui reconnaît les habitants, les élus et les acteurs associatifs comme co-auteurs du projet ; et l’ancrage territorial, qui valorise les spécificités du lieu, ses ressources, ses contraintes et ses imaginaires. En mobilisant ces principes, le design devient un levier de transformation sociale et territoriale, capable de renouveler les formes d’intervention publique, de renforcer la coopération locale et de redonner du sens à l’action collective dans les territoires ruraux en crise.

b. Définir l’impact social : enjeux conceptuels et méthodologiques

La notion d’impact social, bien qu’omniprésente dans les discours contemporains sur l’évaluation des politiques publiques et des initiatives sociales, demeure conceptuellement instable. Elle est largement mobilisée dans les champs de l’économie sociale et solidaire (ESS) et de l’entrepreneuriat social, en France comme à l’international, sans pour autant faire l’objet d’une définition unifiée. En 2011, le Conseil supérieur de l’ESS, sous la présidence de Thierry Sibieude (chaire entrepreneuriat social de l’ESSEC), proposait une définition structurante : « L’impact social consiste en l’ensemble des conséquences (évolutions, inflexions, changements, ruptures) des activités d’une organisation tant sur ses parties prenantes externes (bénéficiaires, usagers, clients), directes ou indirectes, que sur son territoire et ses parties prenantes internes (salariés, bénévoles, volontaires), ainsi que sur la société en général ». Cette définition met l’accent sur la capacité des organisations à anticiper des besoins sociaux mal satisfaits et à y répondre par des missions de prévention, de réparation ou de compensation, avec des effets mesurables en termes de bien-être, de comportements, de pratiques ou de décisions publiques.

L’évaluation de l’impact social vise à décrire, analyser et objectiver les effets d’une intervention sur les individus, les groupes et les territoires concernés. Elle repose sur une interrogation centrale : que se serait-il passé en l’absence de l’intervention évaluée ? Autrement dit, quelle différence cette intervention a-t-elle réellement produite pour ses parties prenantes ? Cette approche permet de distinguer l’impact des simples résultats ou effets, en insistant sur la transformation sociale induite, qu’elle soit souhaitée ou non.

Le Fonds pour la promotion des Études préalables, Études transversales et Évaluations (F3E) propose une typologie en sept niveaux pour cerner cette complexité : (1) ensemble des changements, (2) changements significatifs, (3) changements durables, (4) changements positifs et négatifs, (5) changements prévus et imprévus (sérendipité), (6) changements dans la vie des personnes, des groupes et de leur environnement, et (7) changements ayant un lien de causalité direct ou indirect avec l’action.

Le CIRAD, de son côté, distingue deux niveaux d’impact : le premier concerne les bénéficiaires directs, tandis que le second touche les non bénéficiaires ou les domaines non anticipés, en évaluant l’intensité et l’ampleur des changements.

Bien que cette notion soit largement explorée par les économistes, les spécialistes du management et les praticiens de l’évaluation, elle reste relativement peu mobilisée dans les travaux sociologiques.

À partir d’une immersion prolongée sur le terrain et d’un corpus de lectures critiques, je propose une définition sociologique de l’impact social : « L’impact social renvoie aux changements (positifs ou non, prévus ou non) que produisent des dispositifs sur un ensemble d’imaginaires et/ou d’expériences constatées par des individus et des organisations à l’échelle d’un projet territorial » (Baldé, 2024). Cette définition met en lumière les représentations sociales favorables ou critiques que suscite la mise en œuvre d’une politique publique dans une localité donnée, et souligne l’importance de l’ancrage territorial, des récits vécus et des dynamiques relationnelles dans l’analyse des effets sociaux.

c. Penser l’impact social : entre innovation, sociabilité et sérendipité

L’impact social d’une initiative ne se réduit pas à ses effets économiques ou à ses indicateurs de performance. Il s’agit de comprendre comment une intervention transforme les représentations, les relations et les dynamiques collectives.

Dans le cadre du programme Design des mondes ruraux à Nontron, trois dimensions apparaissent centrales. Le design permet d’introduire des formes nouvelles d’organisation, de coopération et de production. Les projets menés à Nontron : mobilier vernaculaire, aménagements participatifs, dispositifs de mobilité, témoignent d’une capacité à réinventer les usages en partant des besoins locaux. Cette innovation est souvent modeste, mais elle repose sur une logique d’empowerment et de valorisation des savoirs situés, en cohérence avec les principes du design social comme levier de transformation territoriale (Jacob et Desage, 2015).

Dans un territoire marqué par la dispersion et parfois l’isolement, la création de liens sociaux devient un enjeu majeur. Le programme favorise la rencontre entre des mondes qui se côtoient peu : designers, artisans, adolescents, élus. Les ateliers, les expositions et les événements publics deviennent des espaces de dialogue et de reconnaissance mutuelle. Cette sociabilité générée par le design rejoint les travaux sur l’innovation sociale comme catalyseur de coopération territoriale.

Enfin, l’un des apports les plus intéressants du programme réside dans les effets inattendus qu’il produit. L’installation durable d’anciens étudiants, la création de collectifs citoyens, la réactivation de lieux patrimoniaux sont autant de retombées imprévues qui enrichissent le territoire. Cette dimension de sérendipité, souvent négligée dans les politiques publiques, souligne l’importance de laisser place à l’imprévu, à l’expérimentation et à l’ouverture dans les démarches territoriales. Le guide méthodologique du F3E (2015) propose d’ailleurs une typologie en sept niveaux pour cerner l’impact social, incluant les effets imprévus, indirects et les transformations durables dans la vie des personnes et des territoires.

2. Croisement des voix locales : une enquête qualitative en territoire rural

Afin d’analyser les effets sociaux du programme Design des mondes ruraux, une enquête qualitative a été conduite entre février et juillet 2024 dans le cadre de mon mémoire de Master 2 en sociologie de l’environnement, intitulé Évaluer les impacts sociaux d’une politique publique « Design des mondes ruraux » de l’ENSAD à Nontron en Dordogne : Une approche sociologique.

L’enquête repose sur une triangulation méthodologique (Denzin, 1978) combinant trois techniques complémentaires : une immersion ethnographique de six mois sur le terrain, avec observation participante lors des ateliers, réunions et événements publics ; des entretiens semi-directifs réalisés auprès de trois catégories d’acteurs, les élus locaux (maires des communautés de communes du Périgord Nontronnais et de Dronne et Belle, ainsi que le président de la communauté de communes du Périgord Nontronnais), les étudiants du programme de l’ENSAD, et enfin des focus de groupe organisés avec les adolescents des deux communautés de communes à Nontron. Cette approche vise à croiser les points de vue, à saisir les perceptions subjectives et les récits situés, et à comprendre les dynamiques relationnelles à l’œuvre dans le territoire. Elle s’inscrit dans une perspective compréhensive inspirée des travaux de (Weber, 1922), qui valorise l’analyse des significations que les acteurs attribuent à leurs expériences sociales, (Goffman, 1973) et prolongée par les apports de (Becker, 2002), qui insiste sur la nécessité de « prendre au sérieux » les acteurs ordinaires et leurs récits dans la construction du sens. L’usage de l’observation participante s’appuie sur les principes de l’ethnographie critique (Agier, 2013), qui permet de rendre compte des logiques locales sans les réduire à des catégories analytiques extérieures au terrain. Cette posture réflexive, impliquée dans le tissu social, permet de mieux comprendre les interactions et les représentations collectives, tout en assumant les biais potentiels liés à la proximité avec les enquêtés.

L’enquête révèle des récits riches, souvent empreints d’émotion et de fierté : les élus mettent en avant l’effet d’attractivité du programme pour le territoire, les étudiants expriment leur attachement à Nontron et leur sentiment d’utilité, tandis que les adolescents soulignent le plaisir de participer à des projets concrets et valorisants. Les focus-groups ont permis de faire émerger des représentations collectives, des tensions latentes et des aspirations locales, révélant ainsi la complexité des impacts sociaux du programme sous le prisme des enquêtés. Pour garantir la confidentialité des situations évoquées et respecter les principes éthiques de la recherche, l’ensemble des personnes interrogées ont été anonymisées. Ainsi, des codes ont été attribués à chaque participant·e (par exemple : CF3, etc.), permettant de préserver leur identité tout en assurant la traçabilité analytique des propos recueillis. Cette méthodologie, bien qu’appropriée pour saisir la profondeur des dynamiques sociales à l’échelle locale, présente certaines limites : l’absence de données quantitatives empêche toute mesure statistique des effets, la proximité du chercheur peut introduire des biais d’interprétation, et les résultats, bien que denses, ne sont pas généralisables à d’autres contextes territoriaux.

3. Des impacts sociaux pluriels : ce que disent les enquêtés

Grâce à notre enquête, nous avons pu identifier plusieurs types d’impacts sociaux générés par le programme Design des mondes ruraux. Ces impacts se déclinent en trois catégories :

  • Les effets relationnels inattendus autour d’un intérêt général, qui consistent à rapprocher des acteurs locaux qui, jusqu’alors, ne se parlaient pas ou ne collaboraient pas.
  • Les impacts matériels, qui correspondent aux productions concrètes réalisées par les étudiants designers, objets, dispositifs ou aménagements ayant une utilité tangible pour le territoire.
  • Les impacts perceptifs ou sensibles, plus difficiles à exprimer et à quantifier, car ils relèvent du ressenti, de la pensée ou de l’imaginaire collectif. Ces derniers sont encore peu visibles, le programme n’ayant pas encore pleinement mûri sur le territoire. Il est probable que dans les années à venir, ces effets deviendront plus perceptibles, facilitant ainsi leur étude.

Lors des entretiens, plusieurs enquêtés ont exprimé des difficultés à qualifier les impacts sociaux de l’antenne. À ce stade, ceux-ci semblent principalement de nature relationnelle, les effets matériels étant encore limités. Certains interviewés ont souligné que le programme a permis de créer des rencontres inédites entre des personnes ou des services qui n’avaient pas l’habitude d’interagir. SB1, par exemple, évoque la rencontre entre un artisan et le service technique, deux acteurs vivant dans le même lieu mais qui ne se connaissaient pas. ZM3 souligne quant à elle que « le projet mobilité mené par (…) a permis de faire dialoguer des services et des domaines jusque-là cloisonnés». Ces témoignages illustrent bien la capacité du programme à générer du lien social et à favoriser une dynamique de coopération locale.

Un second type d’impact identifié par les personnes interrogées relève du registre matériel. Il s’agit d’éléments tangibles, visibles et concrets, produits par les étudiants designers dans le cadre du programme, et qui présentent une utilité sociale manifeste. Ces réalisations, mobilier vernaculaire, cartographies, prototypes organisationnels témoignent d’une capacité à répondre à des besoins locaux tout en laissant des traces durables sur le territoire. NHMN souligne ainsi que les étudiants ont « laissé tout le mode d’emploi » du prototype de mobilité, précisant qu’ils ont« prototypé le modèle d’organisation » et transmis l’ensemble aux acteurs locaux. De son côté, JB2 évoquela cartographie de la mobilité globale, mise à jour régulièrement et diffusée largement, au point de vouloir l’intégrer « au site internet de la vie de nos enfants ». Ces productions illustrent une forme d’impact social par le design, où l’objet devient vecteur de transformation territoriale.

Enfin, un troisième type d’impact, plus diffus, relève du ressenti. Plusieurs enquêtés ont exprimé des impressions, des émotions ou des intuitions liées à la présence des étudiants, sans pouvoir les formuler précisément ni les mesurer objectivement. Ces effets sensibles, bien que difficiles à quantifier, semblent néanmoins significatifs. SG1 décrit les étudiants comme des médiateurs à l’écoute, capables de créer des moments de rencontre et de dialogue : « ils se baladent, ils rencontrent plein de gens […] ils trouvent des solutions avec les personnes qu’ils rencontrent ». Il insiste sur la valeur de ces instants d’écoute et de compréhension, qualifiés de « précieux » mais « très durs à quantifier ». CS2 évoque quant à elle des« petits changements en cours », surtout du côté relationnel, mais encore peu visibles au niveau des infrastructures. JB2 résume cette difficulté en soulignant que les acteurs locaux « sentaient qu’il y avait un impact », sans pouvoir dire « ce que c’était ». Ces témoignages révèlent une dimension sensible du programme, qui échappe aux indicateurs classiques mais participe à la transformation des représentations et des dynamiques sociales locales.

Voici un tableau synthétique des trois impacts sociaux cités précédemment.

Balde, 2024

4. Discussion : Vers une lecture située des impacts sociaux du design territorial

Les résultats de l’enquête qualitative menée à Nontron révèlent une pluralité d’impacts sociaux générés par le programme Design des mondes ruraux, que l’on peut regrouper en trois catégories : relationnelle, matérielle et sensible.

Cette typologie, construite à partir des récits des enquêtés, permet de dépasser une vision instrumentale du design pour en saisir les effets sociaux dans leur complexité et leur temporalité propre.

Les impacts relationnels, largement évoqués par les participants, traduisent une capacité du programme à créer des ponts entre des acteurs locaux jusque-là isolés ou cloisonnés. Ces effets, qualifiés d’« inattendus » par certains enquêtés, s’inscrivent dans une dynamique de mise en réseau et de coopération territoriale. Ils font écho aux travaux de Boltanski et Thévenot (1991) sur les régimes d’action et les formes de coordination autour d’un bien commun. Le design, en tant que médiation, semble ici jouer un rôle de catalyseur social, favorisant des rencontres improbables et des dialogues intersectoriels. Cette dimension relationnelle, bien que difficile à quantifier, constitue un levier essentiel de transformation locale, en particulier dans les territoires ruraux où les ressources humaines et institutionnelles sont souvent dispersées.

Les impacts matériels, bien que moins fréquemment cités, témoignent d’une capacité du programme à produire des objets et dispositifs concrets, répondant à des besoins identifiés par les acteurs locaux. Ces réalisations, mobilier, cartographies, prototypes incarnent une forme de design situé (Suchman, 1987), où la matérialité devient vecteur d’ancrage territorial. Elles illustrent également la notion de « design social » (Manzini, 2015), qui vise à générer des solutions durables et appropriables par les communautés. Toutefois, ces effets matériels restent encore limités dans leur diffusion et leur appropriation, ce qui interroge les conditions de pérennisation des dispositifs conçus.

Enfin, les impacts sensibles ou perceptifs relèvent d’une dimension plus diffuse, souvent exprimée sous forme d’émotions, d’intuitions ou de ressentis. Ces effets, bien que difficilement mesurables, apparaissent comme des signaux faibles d’une transformation en cours des représentations sociales et des imaginaires territoriaux.

Le design agit sur les atmosphères relationnelles et les modes d’habiter. La présence des étudiants, leur posture d’écoute et leur capacité à créer des espaces de dialogue semblent avoir généré des micro-transformations dans les rapports sociaux, sans pour autant se traduire immédiatement en infrastructures visibles. Ces effets sensibles invitent à penser le design comme une pratique relationnelle et affective, capable d’agir sur les subjectivités et les dynamiques locales de manière indirecte mais significative.

En somme, les impacts sociaux du programme Design des mondes ruraux ne relèvent pas uniquement de la production d’objets ou de services, mais s’inscrivent dans une logique plus large de transformation des liens sociaux, des représentations et des pratiques territoriales. Cette pluralité d’effets, souvent imbriqués et évolutifs, souligne la nécessité d’adopter une approche qualitative, située et réflexive pour évaluer les politiques publiques fondées sur le design.

Conclusion : vers une politique publique du design rural ?

L’implantation du programme Design des Mondes Ruraux à Nontron constitue une expérimentation sociale et territoriale particulièrement instructive. En mobilisant les outils du design dans un contexte de déprise rurale, cette initiative démontre que les pratiques créatives peuvent jouer un rôle structurant dans la revitalisation des territoires (Jolivet-Duval, Safin et Huron, 2018 ; Folléa et Bonin, 2018).

Les résultats de l’enquête qualitative mettent en évidence des effets perçus en termes de revalorisation symbolique, de renforcement de la sociabilité et d’ouverture de nouvelles perspectives pour les habitants. Au-delà des objets conçus ou des espaces réaménagés, c’est la dynamique relationnelle et politique qui mérite d’être soulignée : le design agit comme un catalyseur de dialogue, un révélateur de potentiels et un médiateur entre institutions et citoyens (Manzini, 2015).

En dehors du cas du Périgord nontronnais, le programme s’inscrit dans une diffusion nationale confirmée en 2024, avec cinq autres écoles de terrain implantées dans des contextes géographiques et sociaux très différents : le Pays de Bitche (Moselle, Grand Est) autour des milieux forestiers et de la transition écologique ; Salazie (La Réunion) sur les enjeux insulaires et la résilience ; le Trégor-Goëlo (Côtes-d’Armor, Bretagne) sur les milieux littoraux et l’attractivité ; le Livradois-Forez (Puy-de-Dôme, Auvergne-Rhône-Alpes) sur les spécificités des territoires de montagne et des services publics ; et enfin Grand Paris Sud (Île-de-France) sur les territoires de lisière métropolitaine et l’inclusion sociale. Cette diffusion atteste de la pertinence du dispositif et de sa capacité à être adapté à des enjeux territoriaux pluriels.

Les limites de cette recherche tiennent à son caractère exploratoire : un territoire unique, un programme récent, un échantillon restreint et engagé. Ces éléments invitent à poursuivre l’enquête dans une perspective comparative et longitudinale (Quéva et al., 2023 ; Hamdouch et al., 2023). La durabilité des impacts dépend étroitement de leur institutionnalisation. Pour que le design devienne un véritable levier de gouvernance rurale, il doit s’inscrire dans des politiques publiques capables de soutenir et prolonger les initiatives locales (Moulaert et al., 2013 ; Bouchard et Lévesque, 2010).

Cette recherche invite donc à envisager le design non seulement comme une pratique créative, mais comme une politique publique émergente, susceptible de redonner visibilité, attractivité et cohésion aux espaces ruraux français.

Balde Maman Samba
Doctorant développement régional et territorial, Université du Québec, Rimouski (Canada)
Lauréat du Prix des meilleurs mémoires de l’Économie Sociale et Solidaire (2024)

Pour citer cette publication : Balde Maman Samba, Quand le design rencontre la ruralité : impacts d’une expérimentation sociale et territoriale en Dordogne, AgriGenre, octobre 2026  
Source en ligne : https://agrigenre.hypotheses.org/35200
DOI : https://doi.org/10.58079/16vb4

Note

[1] Pôle Expérimentale des Métiers d’Art.

Bibliographie

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