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Spécisme et biodynamie

Cette publication s'inscrit dans le cadre du Dossier Biodynamie

L’agriculture biodynamique, qualifiée parfois de “plus bio que bio” par des consommateurs et des consommatrices, vendue souvent comme la panacée de l’agriculture par des agriculteurs et des agricultrices la pratiquant, prenant en compte à la fois les animaux, les cultures, l’humain et le cosmos, n’est pas celle qu’elle prétend être.

Nous nous intéresserons dans cet article aux liens entre la biodynamie, les animaux et la pensée anthroposophique de Rudolf Steiner. En effet, comme nous allons le voir, il est impossible d’imaginer de “biodynamie laïque” déconnectée des croyances anthroposophiques et celles-ci ont un impact sur notre vision des animaux.

Retour en Anthroposophie

L’anthroposophie est une doctrine spirituelle imaginée par le philosophe autrichien Rudolf Steiner au début du XXe siècle. Elle agrège en son sein des croyances sur tous les sujets de la société, de la pédagogie à la médecine en passant par les arts et les sciences et bien sûr par l’agriculture. Rudolf Steiner tire toutes ses connaissances de l’Akasha, une bibliothèque spirituelle renfermant tous les secrets de l’univers. Par un état de méditation avancée, il était le seul à pouvoir y accéder et ainsi à révéler ses secrets.

Concernant le monde agricole, l’agriculture anthroposophique, c’est-à-dire la biodynamie, peut effectivement aller plus loin que l’agriculture biologique ou conventionnelle en limitant encore plus l’usage d’intrants (pesticides et engrais). Mais certains agriculteurs, notamment en bio, peuvent également aller aussi loin sans les apports de l’anthroposophie. Certaines croyances anthroposophiques justement résonnent dans la biodynamie comme celles des êtres élémentaires, ces créatures spirituelles qui peuplent d’autres plans d’existence que le plan matériel dans lequel nous évoluons. Les sylphes, ondines, salamandres et gnomes nous entourent au quotidien sans que nous puissions les voir ni les sentir à moins d’être dans un état de méditation adéquat [1,2].

Les préparations biodynamiques

Ce qui fait la spécificité de la biodynamie, et qui nous intéresse ici, ce sont sans aucun doute les fameuses préparations biodynamiques. Ces préparations, imaginées par Steiner puis testées par ses disciples, n’ont pas évolué en plus de 100 ans. Elles sont rendues obligatoires par les différents cahiers des charges des labels de la biodynamie (Demeter et Biodyvin). A noter que l’affiliation de la biodynamie avec l’anthroposophie n’est pas que philosophique eu égard du fait que, selon la journaliste Ophélie Neiman du quotidien Le Monde, le principal label Demeter reverse chaque année 100 000 euros à la société anthroposophique universelle [3].

Un produit alimentaire labellisé par Demeter a donc reçu la totalité des préparations biodynamiques. Signalons ici que l’agriculteur n’est pas obligé de les réaliser lui-même, mais il doit alors les acheter toutes faites par un organisme fournisseur certifié comme BioDynamie Services ou le Mouvement de l’Agriculture Bio-Dynamique. Si les amateurs de vins en biodynamie connaissent l’existence de la bouse de corne ou de la silice de corne, peu sont ceux qui sont au courant des vessies de cerfs, crânes d’animaux et intestins de bovins fourrés de fleurs ou d’écorces (Tableau 1).

Tableau 1. Recette des préparations biodynamiques obligatoires.
Cahier des charges Demeter France – 2026, p39 [4]

Ces recettes ne peuvent être comprises qu’au travers du prisme de l’anthroposophie qui postule l’existence de forces cosmiques [5] et d’un monde spirituel constitué de corps astraux et éthériques [6] (voir Tableaux 2 et 3).

Tableau 2. Les forces cosmiques de l’anthroposophie de Steiner [5]
Tableau 3. Les corps spirituels de l’anthroposophie de Steiner [6]

Par exemple, pour Rudolf Steiner,  la vache a une relation toute particulière avec le cosmos via ses cornes et la bouse est imprégnée de vie psychique. La bouse de corne devient alors un puissant piège astro-éthérique permettant de nourrir spirituellement le sol des cultures. Les justifications de toutes les préparations biodynamiques sont à chercher du côté de l’idéologie anthroposophique plutôt que du côté de la méthode scientifique.

L’utilité de ces préparations n’a jamais été prouvée, tout comme celle de la biodynamie en général. En effet, de nombreuses études scientifiques comparant l’agriculture biologique avec l’agriculture biodynamique ou encore avec l’agriculture conventionnelle concluent que sur un large éventail de paramètres, la biodynamie est équivalente au bio. Ce sont les conclusions notamment des revues scientifiques de Linda Chalker Scott en 2013, de Maria Carla Cravero en 2019 ou de Santoni et al. en 2022 (Tableau 4) [7;9]. Ces revues s’intéressent à récupérer et comparer toutes les études scientifiques qui comparent ces différentes agricultures.

Tableau 4. Extrait traduit de la Table 5 de la revue de Santoni et al (2022) [9].
En termes de pratiques agricoles, de durabilité ou de qualité des aliments,
la biodynamie est comparable au bio,
elle est supérieure au conventionnel tout comme l’est globalement le bio.

Spécisme et biodynamie

Les vessies de cerfs sont des sous-produits de la chasse des ongulés; les mésentères, intestins, cornes sont des sous-produits de l’abattage des bovins; les crânes sont des sous-produits de l’abattage d’animaux comme les cochons, chèvres, chevaux et même parfois d’animaux domestiques [10].

Nous avons vu que les préparations biodynamiques étaient obligatoires et pourtant non étayées scientifiquement depuis les débuts de cette agriculture il y a plus de 100 ans. Cette position ne se comprend qu’au regard de la cosmogonie de Rudolf Steiner qui avance qu’elles ne sont rien d’autre que des offrandes aux êtres élémentaires (gnomes, sylphes, ondines, salamandres). Si notre monde est toujours régi par une forme de spécisme, celui de l’anthroposophie met clairement les animaux en dessous de l’humain.

La notion de spécisme implique que les êtres humains (les animaux du genre Homo) exercent une forme de domination sur tous les autres animaux non humains, et dans cette domination, certains animaux bénéficient de privilèges empiriques dépendant uniquement de la volonté humaine [11]. C’est bien pour cela que l’on a (en général) moins de mal à consommer un cochon plutôt qu’un chat ou un chien alors que leur niveau de sentience est similaire [12]. La sentience est la capacité d’un organisme vivant à ressentir des émotions et/ou des sensations [13].

Dans le monde de l’anthroposophie de Rudolf Steiner, les animaux sont clairement inférieurs à l’humain. Alors que l’humain possède un corps éthérique (le corps des processus vitaux), astral (le corps des émotions et de la conscience) et un Moi, cette force individuelle et spirituelle qui lui vient du Christ, les animaux ne possèdent qu’un corps éthérique et astral [6]. On pourrait alors se dire qu’ils sont bien dotés de conscience mais il faut alors évoquer l’âme groupe des animaux non-humains. Comme ils ne possèdent pas ce Moi propre à l’humain, tous les groupes d’animaux non-humains anthroposophiques sont liés spirituellement dans une même âme-groupe. Ainsi, par exemple, les lions ne sont pas des individus à proprement parler, mais partagent une conscience collective c’est ce qu’on appelle l’âme-groupe [14]. C’est de ce concept que découlent les poivres biodynamiques (ou préparations D8).

Pour lutter contre les ravageurs, par exemple les mulots, Rudolf Steiner préconise de brûler leur peau au moment où Vénus passe devant la constellation du Scorpion, les cendres obtenues contiennent alors “la force négative qui s’oppose à la force de reproduction du mulot” [15]. Il suffit ensuite de répandre la poudre sur les champs à la manière dont on poivre un plat, mais ici avec les cendres de la peau du mulot. Cette technique est déclinable pour se débarrasser de tous les ravageurs de culture comme le montre le Tableau 5 :

Tableau 5. Extrait du calendrier lunaire de Maria Thun, Parasites animaux
Dates pour incinérer les nuisibles, élaborer la D8 et la pulvériser [16]

Biodynamie et véganisme

La philosophie végane repose sur le fait de ne pas consommer d’animaux en raison d’un antispécisme affirmé qui refuse l’exploitation et le meurtre d’animaux doués de sentience. Mais il existe parfois un écart entre la philosophie et les labels vegans qui ne sont pas totalement des labels anti-spécistes. Il existe plusieurs labels vegans privés qui ont des exigences différentes en matière de certification. Prenons ici l’exemple du V-label.

Celui-ci affirme que :

  • Si des produits sont étiquetés véganes, alors aucun ingrédient d’origine animale n’a été utilisé et cela à toutes les étapes de la production. Les additifs et les arômes sont également pris en compte. Les vérifications ne s’arrêtent pas à la liste des ingrédients, mais portent aussi sur des substances qui ne sont pas automatiquement indiquées sur les étiquettes, comme les milieux de culture biotechnologiques et les auxiliaires technologiques. […] [17]
  • Et ailleurs, dans la FAQ à la question : Quels sont les critères permettant d’étiqueter un produit qui porte le V-Label comme végane ou végétarien ? Dans la partie Fertilisation et agriculture on trouve cette réponse :
    Le processus d’octroi du V-Label pour les produits et les ingrédients couvre toutes les étapes à partir de la récolte. Les fertilisants utilisés pour le sol sur lequel les matières premières des produits labellisés sont cultivées ne figurent pas parmi les critères retenus. Cependant, les matières premières issues d’une agriculture végane et organique sont à privilégier et les entreprises sont encouragées à éviter volontairement l’utilisation d’engrais contenant des substances issues des animaux.
Une préparation à base de tomates arborant les labels Demeter et le V-label [18]

Si l’on suit scrupuleusement les recommandations du V-Label, les tomates en biodynamie pourraient donc tout à fait être certifiées végan puisque la certification prend uniquement en compte les étapes à partir de la récolte du produit.

Pour le vin en biodynamie, c’est un peu plus compliqué, très peu de vins peuvent prétendre aux différents labels vegans. En effet, pour élaborer un vin il faut distinguer ce qu’il se passe à la vigne de ce qu’il se passe à la cave. Le viticulteur pourrait utiliser du fumier, du lisier, du guano ou la traction animale dans le vignoble, et pourtant voir son vin estampillé avec le V-Label alors que ces pratiques sont en théorie exclues de la vision philosophique du véganisme (on se situe avant la récolte). En revanche, en cave, lors du collage (l’étape de filtration du vin), historiquement et classiquement on utilise de l’albumine d’oeuf, de la caséine, de la gélatine animale ou même de la colle de poisson, tous ces procédés ne peuvent être utilisés pour prétendre au V-Label qui prend en compte les étapes de production. Un vin se passant donc de des produits de collage d’origines animales pourrait donc tout à fait entrer dans les critères du V-Label tout en utilisant les préparations à base de vessies de cerfs, crânes d’animaux domestiques, intestins et cornes de bovins pour ce qui concerne la biodynamie alors que ces pratiques sont également en théorie exclues de la vision philosophique du véganisme. C’est la même chose pour nos tomates Demeter/V-Label.

Conclusion

L’examen croisé de la biodynamie, de ses fondements anthroposophiques et de ses pratiques révèle un écart profond entre l’image qu’elle projette, celle d’une agriculture holistique, respectueuse du vivant et du cosmos et la réalité de ses présupposés idéologiques. Loin d’être une simple variante “plus bio que bio” , la biodynamie repose sur un corpus spirituel occultiste hérité de Rudolf Steiner, dans lequel les animaux occupent une place subalterne, définie par une hiérarchie métaphysique qui nie leur individualité et leur sentience. Les préparations biodynamiques, obligatoires dans les labels Demeter ou Biodyvin, ne trouvent leur justification que dans cette cosmogonie et non dans des preuves scientifiques. Les revues de littérature montrent d’ailleurs que, sur les plans agronomiques, environnementaux ou qualitatifs, la biodynamie n’apporte pas d’avantages significatifs par rapport à l’agriculture biologique.

Cette dépendance à des sous-produits animaux (cornes, intestins, vessies, crânes) et à des pratiques rituelles comme les « poivres » (préparations D8) entre en contradiction directe avec les principes antispécistes et la philosophie végane. L’usage simultané de certifications biodynamiques et véganes crée ainsi une confusion pour le consommateur, masquant la dimension intrinsèquement exploitante et symboliquement sacrificielle de ces pratiques. L’élevage en biodynamie est d’ailleurs présenté par les instances anthroposophiques comme la seule voie morale possible entre l’élevage industriel et l’abolition de l’élevage [19].

En définitive, la biodynamie ne peut être dissociée de l’anthroposophie dont elle est issue. Elle perpétue une vision du monde où les animaux sont instrumentalisés au service d’un projet spirituel humain, et non reconnus comme des individus sensibles. Cette tension fondamentale rend la biodynamie incompatible avec une éthique antispéciste et avec les engagements du véganisme contemporain. Ceci questionne alors la responsabilité des structures véganes dans l’acceptation des produits en biodynamie et la volonté de Demeter de peut-être conquérir d’autres parts de marché.

Cyril Gambari
Professeur d’écologie, IUT de Perpignan, Département Génie Biologique.

Pour citer cette publication : Cyril Gambari, Spécisme et biodynamie, AgriGenre, juin 2026  
Source en ligne : https://agrigenre.hypotheses.org/33599
DOI : https://doi.org/10.58079/16e8z

Notes

[1] Karsten Massei, Message des êtres élémentaires, Editions Mouvement de l’agriculture biodynamique, 2016.

[2] Rudolf Steiner, Êtres naturels et spirituels – leur action dans le monde visible (GA98), Editions Anthroposophiques Romandes, 2005.

[3] Ophélie Neiman, Rudolf Steiner, le philosophe qui a fait germer la biodynamie, Le Monde, 2021.

[4] Cahier des charges Demeter, 2026.

[5] Bernard Lievegoed, Les actions des planètes et les processus de vie dans l’homme et dans la terre, Les trois arches, 1988.

[6] Association Belge des Médecins d’orientation Anthroposophique, Les quatre corps constituants, s.d.

[7] Linda Chalker-Scott, The Science Behind Biodynamic Preparations : A Literature Review, HortTechnology, 2013.

[8] Maria Carla Cravero, Organic and biodynamic wines quality and characteristics : A review, Food Chemistry, 2019.

[9] Margherita Santoni, Lorenzo Ferretti, Paola Migliorini, Concetta Vazzana & Gaio Cesare Pacini, A review of scientific research on biodynamic agriculture, Organic Agriculture, 2022.

[10] Rainer Sax, Peter Blaser, Arnaud Labouré, Les préparations biodynamiques, Guide à l‘agriculture biodynamique,FiBL/Demeter, 2009.

[11] François Jaquet, «Spécisme », in Maxime Kristanek (dir.), L’Encyclopédie philosophique, (2017).

[12] Lori Marino & Christina M. Colvin, Thinking Pigs : A Comparative Review of Cognition, Emotion, and Personality in Sus domesticus,International Journal of Comparative Psychology, 2015.

[13] https://sentience.pm/

[14] Rudolf Steiner, Le sens de la vie, Editions Triades, 2006.

[15] Rudolf Steiner, Le Cours aux Agriculteurs, Editions Triades, 2013.

[16] Maria Thun, Pratiquer la bio-dynamie au jardin : rythmes cosmiques et préparations bio-dynamiques, Editions Mouvement de l’agriculture biodynamique, 2005.

[17] V-Laber, Informations pour les consommateurs, s.d.

[18] Naturaplan Bio Demeter Tomates pelées

[19] MABD, Animal, éleveur et société, 2023.