Cette publication s'inscrit dans le cadre de la rubrique Dix questions à
Des substances agrochimiques interdites dans l’Union européenne pour leurs effets sur la santé humaine et l’environnement y sont tout de même produites et exportées sur d’autres continents afin d’être utilisées dans des exploitations agricoles. Ce qui serait mauvais ici serait-il bon ailleurs ? Par un effet boomerang, des résidus de ces substances se retrouvent au sein de certains aliments importés. Directions ? Nos marchés et nos assiettes.
Entretien avec Larissa Mies Bombardi, géographe brésilienne, spécialiste des questions agraires, agricoles et rurales. Son regard portera également sur le “rôle des femmes et du féminisme, tant dans les processus de dénonciation de l’action des pesticides que dans la construction de résistances face au modèle agricole hégémonique qui nous affecte tous ” .
Valéry Rasplus : En 2021, vous avez dû vous exiler de votre pays, le Brésil, pour des raisons de sécurité du fait des résultats vos recherches portant sur l’impact des pesticides sur les terres agricoles et l’environnement qui ont visiblement dérangé des puissances économiques liées à l’agro-industrie [1]. Quelles ont été les conséquences de cet évènement sur vos travaux ?
Larissa Mies Bombardi : Dans un premier temps, cela a été pour moi un choc, une stupeur d’un point de vue personnel, puisqu’il s’agissait d’une intimidation contre ma vie, ce qui m’a littéralement empêchée de dormir. Parallèlement, il y a eu des tentatives pour discréditer mes recherches et mon travail. J’ai donc dû faire face simultanément à ces défis dans deux sphères structurantes de ma vie : ma sécurité et celle de mes enfants, ainsi que la réputation de mon travail.
Par la suite, lorsque j’ai réussi à quitter le Brésil, j’ai pu respirer et poursuivre mes recherches, et c’est uniquement grâce à cela que j’ai pu écrire et publier le livre Pesticides et colonialisme chimique (Paris, éditions Anacaona, 2024). Il est important de souligner que j’ai été accueillie en tant que chercheuse au CESSMA – IRD pendant un an (par la professeure Isabelle Hillenkamp), grâce au programme PAUSE, ce qui m’a donné le souffle nécessaire pour me reconstruire personnellement et intellectuellement.
L’exil marque profondément ma vie et celle de mes enfants. Personne ne sort indemne d’une expérience comme celle-ci. Toutefois, je considère que l’exil m’a aussi apporté plus de force. Les défis que j’ai dû affronter ont été nombreux et le fait d’être en Europe, et particulièrement à Bruxelles, m’a permis d’observer ce mouvement du « colonialisme chimique » sous un autre angle : j’ai pu voir les lobbies « de l’intérieur », comprendre les actions de résistance de groupes au sein même de l’Union européenne, et développer des échanges et des liens qui n’auraient pas eu lieu autrement. Ma relation avec mes collègues du Projet GENgiBRE, par exemple, m’a permis d’approfondir ma compréhension du rôle des femmes et du féminisme, tant dans les processus de dénonciation de l’action des pesticides que dans la construction de résistances face au modèle agricole hégémonique qui nous affecte tous.
Valéry Rasplus : Vous utilisez, à la suite d’Adilson Paschoal (professeur d’agronomie à l’université de São Polo) le mot « agrotoxique » [2]. En quoi se différencie-t-il de pesticide, de produit phytosanitaire ou de produit agrochimique ?
Larissa Mies Bombardi : « Agrotoxique » est un mot qui porte en lui la dangerosité de ces produits : « toxique », c’est-à-dire un terme chargé d’un contenu politique, fruit du contexte historique dans lequel il a été élaboré par le professeur Adilson Paschoal, dans la période post-dictature militaire au Brésil, à un moment où d’importantes conquêtes sociales ont marqué l’élaboration de la Constitution de 1989.
Je pense que ce mot aide à clarifier le fait que ces substances sont, en elles-mêmes, toxiques, que ce soit pour l’environnement ou pour la santé humaine. Je considère également qu’il s’agit d’un héritage important et que d’autres pays devraient envisager d’adopter ce terme.
Valéry Rasplus : Et quelle serait, pour vous, la définition la plus appropriée de « colonialisme chimique » ?
Larissa Mies Bombardi : Le « colonialisme chimique » désigne une relation qui s’établit aujourd’hui entre les pays et qui, non seulement renvoie – métaphoriquement – aux dynamiques du colonialisme historique, mais tire aussi profit des asymétries héritées de ce colonialisme au bénéfice, d’un côté, des grandes entreprises situées principalement dans l’Union européenne et, de l’autre, des grands propriétaires terriens dans les pays qui furent autrefois des colonies.
Laissez-moi d’abord expliquer cela métaphoriquement : au cours de la période coloniale, au milieu du XIXe siècle, la main-d’œuvre qui faisait fonctionner les plantations de monoculture de canne à sucre et de café au Brésil, par exemple, était composée de personnes réduites en esclavage et déportées d’Afrique [Pour rappel, l’esclavage a été définitivement aboli dans les colonies françaises en 1848 et au Brésil en 1888]. À cette époque (et j’aborde cet exemple dans la deuxième édition française de mon livre qui vient de paraître), Marx écrivait Le Manifeste du Parti Communiste, c’est-à-dire que l’Europe débattait déjà des relations de travail, des conditions de vie des travailleurs, des normes en matière de travail, etc. En somme, l’Europe vivait un moment clé de construction de la civilisation, des libertés individuelles, et ainsi de suite. Dès lors, il était impensable, à cette époque, de réduire des êtres humains en esclavage sur le sol européen. Pourtant, les entreprises européennes ne se contentaient pas de tirer profit du commerce des esclaves : elles participaient activement à ce commerce.
Or, le colonialisme ne peut exister sans la colonialité, c’est-à-dire que l’action des entreprises européennes trouvait son contrepoint dans le partenariat qu’elles entretenaient avec les grands propriétaires terriens des Amériques. Le contrôle de la terre par une élite infime a façonné la structuration territoriale de ces pays. Encore aujourd’hui, ces élites possèdent un pouvoir largement disproportionné par rapport à leur poids démographique. Une grande partie des problèmes urbains et ruraux en Amérique latine – et le Brésil en est un exemple emblématique – ne peut être comprise sans analyser le rôle central que la concentration foncière a joué et continue de jouer dans la structure sociale de ces nations.
Au Brésil, 1 % des propriétaires possèdent 50 % des terres du pays. Dès la seconde moitié du XIXe siècle, alors que la fin de l’esclavage devenait une possibilité, cette élite a mis en place une législation – la Loi sur les terres – stipulant que l’accès à la terre ne pouvait se faire que par l’achat. Qu’est-ce que cela signifiait concrètement ? Cela voulait dire qu’avant même l’abolition officielle de l’esclavage, les futurs « ex-esclaves » étaient déjà empêchés d’accéder à la terre, puisqu’ils n’avaient aucun moyen financier de l’acheter. Dès lors, il ne leur restait d’autre choix que de continuer à travailler dans des conditions dégradantes dans les plantations ou de migrer vers les villes, ce qui est à l’origine des plus anciens bidonvilles du Brésil, les favelas.
Suivant cette même logique, les immigrants européens arrivés après l’abolition de l’esclavage se sont également retrouvés exclus de l’accès à la terre, car ils étaient pauvres et ne pouvaient se permettre d’acheter des terres. Ainsi, de véritables oligarchies rurales se sont perpétuées à travers les siècles, exerçant un contrôle économique et politique écrasant dans ces pays. Bien que la population brésilienne soit aujourd’hui majoritairement urbaine, la représentation politique des grands producteurs ruraux – ce que l’on appelle la Bancada Ruralista – est prédominante à la Chambre des députés et au Sénat.
Ainsi, le « colonialisme chimique » renvoie à cette relation inégale dans laquelle l’Union européenne – à travers ses entreprises – commercialise des substances qu’elle interdit sur son propre territoire, mais qu’elle n’hésite pas à vendre à d’autres pays. Et elle ne le fait que parce qu’elle agit en partenariat avec les élites rurales qui contrôlent la terre et la production de soja, par exemple, et qui utilisent massivement ces substances, nocives pour l’environnement et la santé humaine.
Ce « colonialisme chimique » est donc l’expression contemporaine de cette relation inégalitaire et coordonnée entre les entreprises européennes et les élites rurales latino-américaines (et d’autres régions du monde), où – en pratique – la vie des populations et l’environnement de ces pays « valent moins », puisqu’ils sont exposés à des substances qui, dans certains cas, ont été interdites en Europe depuis plus de vingt ans. En d’autres termes, je considère que cette pratique est aussi inhumaine et contradictoire que l’a été l’esclavage il y a plusieurs siècles. C’est une pratique qui repose sur les structures sociales mises en place pendant la période du colonialisme historique.

Valéry Rasplus : L’Union européenne, la Chine et les Etats-Unis sont les plus gros producteurs et exportateurs de pesticides. Mais quels sont les principaux pays consommateurs de ces produits et à destination de quels types de productions agricoles ?
Larissa Mies Bombardi : Selon la FAO, les trois principaux consommateurs de pesticides par surface cultivée sont le Brésil, l’Argentine et l’Indonésie [3]. Je précise également que la région du monde où l’usage des pesticides a le plus augmenté au cours des 20 dernières années est l’Amérique du Sud, avec une hausse impressionnante de 143,5 % sur cette période.
Ces pesticides sont principalement utilisés dans la production de commodités agricoles (produits standardisés au niveau international, stockables et négociables en bourse : grains, céréales, huiles végétales, viande, etc.). Au Brésil, par exemple, plus de 50 % des pesticides appliqués sont destinés à la culture du soja. Pour vous donner une idée, la surface cultivée en soja au Brésil couvre une superficie territoriale équivalente à celle de l’Allemagne ! Et plus de 90 % du soja produit dans le pays est transgénique. Après le soja, les cultures qui consomment le plus de pesticides au Brésil, en termes de volume, sont le maïs, la canne à sucre et le coton.
En Argentine, les cultures qui utilisent le plus de pesticides sont le soja, le maïs, le coton et le blé. Comme au Brésil, plus de 50 % du volume de pesticides en Argentine est destiné au soja, qui est également majoritairement transgénique.
En Indonésie, les cultures qui consomment le plus de pesticides sont le riz et le maïs.
Valéry Rasplus : La France interdit la production et l’exportation d’un certain nombre de produits agrochimiques. Pourtant des substances actives contenues dans ces produits sont utilisées en agriculture en dehors de l’Union européenne. Il en est de même pour d’autres pays de la communauté. Vous qualifiez cette pratique de « colonialisme chimique », mais aussi de « colonialisme moléculaire ». A qui profite l’importation de ces substances ?
Larissa Mies Bombardi : Oui, je considère cette pratique comme l’un des aspects centraux du « colonialisme chimique ». Pour illustrer mon propos, je souhaite partager un fait important : parmi les dix pesticides les plus utilisés au Brésil, cinq sont interdits dans l’Union européenne. Certains de ces pesticides y sont interdits depuis plus de 20 ans, précisément parce qu’ils sont associés à des maladies telles que le cancer, les troubles hormonaux, la maladie de Parkinson, etc.
Ceux qui profitent principalement de ce commerce sont les industries qui produisent et exportent ces substances. Il est essentiel de rappeler que l’Union européenne, à travers ses entreprises, contrôle plus d’un tiers des ventes mondiales de pesticides.
Valéry Rasplus : Les cultures traitées avec ces substances interdites dans l’Union européenne, mais utilisées sur d’autres continents, se retrouvent via les échanges commerciaux – comme le Mercosur – sur nos étals de fruits et légumes avec des traces de résidus de pesticides interdits. Le phénomène est connu tant par le législateur que par les services de contrôles sanitaires, pourtant le phénomène perdure au détriment des risques potentiels sur la santé des consommateurs et des pollutions environnementales (nappes phréatiques, colonies d’abeilles…). Comment expliquez-vous le maintien de cette situation que vous qualifiez de « cercle d’empoisonnement » ?
Larissa Mies Bombardi : Une grande partie des aliments consommés dans l’Union européenne, et en particulier ceux destinés à l’alimentation animale, est produite en dehors de l’Union européenne Il existe donc une forte dépendance extérieure en matière d’approvisionnement alimentaire, même si l’Union européenne est un grand exportateur de denrées alimentaires et affiche une balance commerciale positive dans ce secteur.
Ainsi, je soulignerais que des aliments tels que les fruits tropicaux, le café, le thé, le cacao, le maïs, le riz et les huiles végétales consommés dans l’Union européenne proviennent de pays extérieurs au bloc. De plus, le soja et d’autres céréales destinées à l’élevage porcin, avicole et bovin sont également massivement importés.
Pour nourrir sa population dans le cadre du système alimentaire actuel, l’Union européenne dépend de la production de pays qui n’appliquent pas les mêmes normes en matière d’usage des pesticides. Ainsi, le cercle de l’empoisonnement se referme : l’Union européenne exporte des substances qu’elle ne tolère pas sur son propre sol, mais ces mêmes substances reviennent en Europe à travers les aliments qu’elle importe.
Crédit Valéry Rasplus
Valéry Rasplus : Ces produits phytosanitaires sont destinés à accompagner l’accroissement de la production agricole, tout comme les engrais chimiques et les semences transgéniques largement utilisés au Brésil. Vous notez que l’intensification de la culture de soja et l’élevage de bovin agissent souvent en binôme. Vous indiquez également que l’agriculture industrielle n’a pas permis de faire reculer la faim au Brésil, en particulier dans les zones rurales. Comment expliquez-vous cet échec ?
Larissa Mies Bombardi : Comme je l’ai dit, le Brésil possède aujourd’hui une surface cultivée en soja équivalente au territoire de l’Allemagne. Plus de 90 % de cette production repose sur des semences transgéniques, majoritairement modifiées génétiquement pour résister aux herbicides, ce qui permet de mieux comprendre pourquoi le pays est aujourd’hui l’un des plus grands consommateurs de pesticides au monde.
Certains chiffres nous aident à comprendre comment le Brésil – bien qu’étant l’un des plus grands producteurs mondiaux de denrées alimentaires – continue de faire face à la persistance de la faim, et pire encore, à une faim plus fréquente en milieu rural qu’en zones urbaines.
Voici quelques données clés : au cours des 30 dernières années, la surface cultivée en soja a augmenté de 321 %, tandis que celle consacrée à la canne à sucre a progressé de 144 %. Les cultures destinées à l’exportation ou à la production d’agroénergie ont donc considérablement augmenté, au détriment des cultures destinées à nourrir la population brésilienne. Pour illustrer cette réalité, voici des chiffres frappants sur la même période :
- La surface cultivée en haricots noirs a diminué de 37 %,
- Celle en riz a reculé de 64 %,
- Celle en blé a baissé de 47 %,
- Et celle en manioc a chuté d’environ 20 %.
Or, ces quatre aliments – riz, haricots, blé et manioc – constituent la base traditionnelle de l’alimentation brésilienne. Autrement dit, les terres agricoles du Brésil servent les intérêts de l’agrobusiness, mais ne garantissent ni la sécurité ni la souveraineté alimentaire de sa population.
Comme je l’ai mentionné précédemment, cette situation est le reflet direct de notre héritage colonial, qui continue de se perpétuer dans notre société actuelle, où l’appropriation des terres est principalement déterminée par les intérêts de l’oligarchie rurale qui contrôle le territoire du pays.
Valéry Rasplus : Dans quelle situation sanitaire se trouvent les populations agricoles brésiliennes utilisant ces pesticides, mais aussi les populations environnantes qui se sont retrouvées exposées à ces produits d’une manière directe ou indirecte ?
Larissa Mies Bombardi : Je dirais que les populations les plus affectées par les pesticides sont les travailleurs ruraux, les paysans et leurs familles, ainsi que celles qui vivent à proximité des zones d’utilisation intensive de ces substances. À cet égard, je souhaite souligner deux points :
- L’ethnie proportionnellement la plus affectée par les pesticides est celle des peuples autochtones. Je dirais même que ces peuples sont souvent intimidés et/ou menacés par les grands producteurs ruraux à travers l’usage des pesticides. Autrement dit, ces producteurs pulvérisent des pesticides depuis des avions au-dessus des terres autochtones et paysannes dans le but de les expulser et d’étendre leurs monocultures. Il s’agit d’une pratique d’une extrême gravité, qui nous ramène précisément au colonialisme classique, lorsque ces populations originaires ont été massacrées pour laisser place aux monocultures.
- La population brésilienne est chroniquement exposée à ces substances, en raison des niveaux élevés de résidus de pesticides autorisés dans l’alimentation et dans l’eau potable au Brésil. Les limites de résidus de pesticides fixées par la législation brésilienne sont bien supérieures à celles autorisées dans l’Union européenne, atteignant des niveaux des dizaines, centaines, voire milliers de fois supérieurs.
Un exemple frappant est celui du glyphosate : la limite autorisée dans l’eau potable au Brésil est 5000 fois supérieure à celle autorisée dans l’Union européenne.
Valéry Rasplus : Vous établissez une relation entre féminisme, lutte contre les pesticides et la promotion de l’agroécologie. Comment s’organisent, dans ce sens, les collectifs de paysannes au Brésil ?
Larissa Mies Bombardi : La relation entre féminisme, lutte contre les pesticides et promotion de l’agroécologie s’inscrit dans une démarche de justice sociale et environnementale qui cherche à remettre en question les systèmes de pouvoir patriarcaux, économiques et environnementaux. Au Brésil, des collectifs de paysannes ont activement contribué à cette lutte, en défendant non seulement leurs droits en tant que femmes, mais aussi les droits des communautés rurales face à l’imposition des monocultures et de l’utilisation intensive de pesticides. Ces collectifs articulent une critique du modèle agricole industriel et promeuvent des alternatives agroécologiques respectueuses de la santé, de l’environnement et des savoirs ancestraux des paysannes.
Le féminisme s’inscrit ici comme une perspective essentielle pour comprendre comment les femmes rurales sont affectées de manière disproportionnée par l’utilisation des pesticides. La lutte contre les pesticides se confond avec la défense du droit à une alimentation saine et à un environnement non toxique, ce qui fait écho à la lutte pour les droits des femmes, leur autonomie et leur sécurité alimentaire.
L’agroécologie va au-delà de la simple production alimentaire. Elle propose une réappropriation des terres et des savoirs agricoles ancestraux tout en respectant l’équilibre écologique et en réduisant les dépendances aux produits chimiques. Ce modèle agroécologique est intrinsèquement lié au féminisme, car il repose sur la valorisation du travail des femmes rurales, souvent invisibilisé. Les paysannes qui s’organisent autour de l’agroécologie remettent en cause le modèle patriarcal qui relègue leur travail à une position subordonnée.
Les collectifs organisent des formations, des échanges de savoirs agroécologiques, des ateliers sur la santé pour sensibiliser aux effets néfastes des pesticides et offrent des espaces pour la création de réseaux de soutien. Ils mettent également en place des stratégies pour résister à l’accaparement des terres et favoriser l’accès des femmes à la terre, aux ressources et à une agriculture respectueuse de l’environnement.
Je commence d’ailleurs mon livre par une citation de Rachel Carson, montrant à quel point elle a été persécutée et disqualifiée pour avoir dénoncé les effets néfastes des pesticides. Cette persécution avait également un biais de genre très significatif. Par la suite, je montre comment les mouvements de femmes ont été les premiers à identifier et dénoncer les effets des pesticides, notamment sur la santé des enfants. Enfin, je montre comment ce sont aussi les femmes qui ont joué un rôle central dans la transition agroécologique au Brésil, organisées dans de nombreux mouvements sociaux, parmi lesquels la Marche des Marguerites et le Mouvement des travailleurs ruraux sans-terre me semblent les plus remarquables.
Valéry Rasplus : Avez-vous pu identifier un certain nombre de leviers susceptibles de contraindre le « colonialisme chimique » ?
Larissa Mies Bombardi : Je crois qu’une régulation mondiale des pesticides pourrait jouer ce rôle. Il est nécessaire que nous disposions d’un cadre réglementaire international spécifiquement dédié aux pesticides, afin que tous les pays suivent les mêmes règles pour l’enregistrement des pesticides. Ainsi, les niveaux de résidus de pesticides dans les aliments et l’eau devraient être uniformes dans tous les pays, et la méthode d’application de ces substances devrait également être normalisée au niveau international.
Dans ce sens, il est essentiel que nous interdisions de façon urgente l’utilisation mondiale des pesticides classés comme HHP (Highly Hazardous Pesticides). En ce sens, et en me joignant à d’autres initiatives (comme celles de l’organisation PAN – Pesticides Action Network), je joue aujourd’hui le rôle d’organisatrice d’une alliance internationale visant à construire cette régulation mondiale (IPSA – International Pesticides Standard Alliance). Nous avons organisé une conférence au Parlement européen en décembre 2024, afin de présenter la nécessité d’une telle régulation.
Si nous croyons vraiment que l’humanité est une seule, que la planète est une seule, il est nécessaire qu’il existe une régulation unique qui place le droit à la vie et à un environnement sain au-dessus du profit.
Pour citer cette publication : Valéry Rasplus, Dix questions à Larissa Mies Bombardi, AgriGenre, juillet 2026
Source en ligne : https://agrigenre.hypotheses.org/32445
DOI : https://doi.org/10.58079/16hrj
Notes
[1] Larissa Mies Bombardi, A Geography of Agrotoxins use in Brazil and its Relations to the European Union, Universidade de São Paulo, Faculdade de Filosofia, Letras e Ciências Humanas, 2019.
[2] Adilson Paschoal, Pragas, agrotóxicos e a crise ambiente: problemas e soluções, FGV, 1979.
[3] Pesticides use and trade, 1990–2021
✅ En complément sur AgriGenre
Rasplus Valéry, Des paysan.ne.s bio et les “faibles doses” acceptables , AgriGenre, septembre 2021.
Échos
¤ Alimenterre, Dix questions à Larissa Mies Bombardi, auteure du livre “Pesticides, un colonialisme chimique”, 2026.
¤ Hégémone : Actualité de la recherche sur les Impacts socio-environnementaux des ordres coloniaux (CNRS), Dix questions à Larissa Mies Bombardi, 2026.