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Écologie et terroir : une alliance sous-estimée

Cet article est né autour d’une table, partagée avec un chercheur américain en philosophie environnementale en échange annuel à la Sorbonne. Les Français aimant à parler de nourriture en mangeant, la question du rapport entre alimentation, agriculture et environnement est apparue, et la conversation a glissé vers la notion de « terroir », que mon interlocuteur interrogeait avec une fascination un peu perplexe. Je lui faisais notamment remarquer que chaque bouteille de vin français disposant d’une appellation porte le nom et l’adresse postale de son fabricant, tandis que personne ne sait sur quel continent (ni dans quelle plante, selon quelles normes environnementales) a poussé le sucre d’une canette de Coca-cola, dont il n’est pas certain que les agriculteurs touchent la majeure partie du prix.

Quelques mois plus tard, il m’invitait à venir en parler au congrès annuel de l’International Society for Environmental Ethics (ISEE), devant un parterre de philosophes américains de l’environnement dont la plupart découvraient à la fois le mot et le concept – et avaient toute la peine du monde à le prononcer (« tawaw ? »). On m’a demandé d’en tirer un article, publié dans Environmental Ethics (Ducarme, 2025), qui fournit la matière de ce texte, même si nous allons ici moins nous focaliser sur la pédagogie du mot – bien familier du lectorat francophone – que sur les enjeux qu’il recouvre aujourd’hui, écologiques, mais aussi patrimoniaux, sociaux et, il faut bien le dire, politiques.

Une idée franchouillarde ?

Si le terroir déroute et fascine autant les chercheurs anglophones, ce n’est pas un hasard linguistique. Au-delà de la sinistre influence de la cuisine anglo-saxonne, l’agriculture nord-américaine s’est construite dès l’époque coloniale sur un paradigme radicalement différent du nôtre : la massification et la standardisation, deux leviers pour réduire les coûts et inonder des marchés en expansion continue. Ce modèle a permis de produire des volumes considérables, au prix d’une homogénéisation des paysages, des variétés et des pratiques, et d’une dépendance croissante aux intrants chimiques et à la mécanisation, qui provoqua bien vite son lot de catastrophes environnementales, comme le tristement célèbre Dust bowl des années 1930.

Très vite, dès le début du 20e siècle, la question n’a plus été de savoir comment nourrir tout le monde, mais que faire d’autant de surplus : la production céréalière s’est alors inventé de nouveaux débouchés, certains mignons (les céréales du petit-déjeuner), d’autres moins (la production en masse d’aliment granulé pour l’élevage industriel hors-sol), l’une des plus récentes étant les biocarburants, puisqu’un tiers du maïs américain sert désormais directement à produire de l’essence. Le paradigme de la quantité est donc rapidement devenu hégémonique dans le rapport des Américains à la production agricole : quand au début du XXe siècle l’unité commerciale de référence est passée du grain au wagon, on y mélangeait les productions de plusieurs dizaines de producteurs, sans se soucier de savoir qui produisait un meilleur grain : l’essentiel était que le chargement soit homogène, et la standardisation de la production est donc devenue la nouvelle boussole de l’agriculture – finies, donc, les semences rustiques locales, le maïs doit être le même du Mississipi au Dakota. En somme, ne pas produire « mieux », mais produire « pareil », et « davantage ».

Le maïs passant rapidement du statut d’aliment à celui de matière première industrielle, les questions de goût, de valeur nutritionnelle ou même de comestibilité (le dent corn, hégémonique, n’est pas directement comestible pour l’Homme) sont devenues caduques. Un chiffre suffit à mesurer la concentration atteinte par ce système : 99 % de la production de maïs américain est aujourd’hui du dent corn breveté (et généralement clonal et stérile), dont 70 % proviennent de seulement trois semenciers, commercialisé dans le monde entier par quatre multinationales qu’on surnomme les « ABCD » – ADM, Bunge, Cargill, Dreyfus (Barnes et al., 2020). On ne s’étonnera donc pas que les États-Unis aient exporté cette vision de l’agriculture dans leur mondialisation, ouvrant de nouveaux débouchés à leurs semenciers et entreprises phytosanitaires associées. C’est ce qui les a menés à une opposition ferme quand dans les années 80-90 des pays européens soucieux de protéger la qualité et la typicité de leur production ont essayé de pousser la reconnaissance de particularités locales dans les négociations commerciales internationales, celle-ci se retrouvant interprétée par les Américains comme un archaïsme risible voire un vil obstacle protectionniste déguisé (Josling, 2006 ; Huysmans, 2022).

Cette agressivité américaine n’a pas été sans effet en Europe : elle a paradoxalement largement contribué à souder une coalition de pays – la France du vin, la Grèce du fromage, l’Italie et l’Espagne de la charcuterie, puis même l’Allemagne de la bière – autour de la défense d’un modèle alternatif, cherchant à défendre la vertu de leur production artisanale contre le bulldozer de l’agro-industrie mondialisée. De cette coalition est né un nouveau paradigme juridique, s’inspirant de pratiques originellement françaises (l’appellation d’origine contrôlée, créée en 1935 pour les vins), élargies au niveau européen et à une vaste gamme de produits avec la reconnaissance de l’Appellation d’Origine Protégée en 1992, après une bataille juridique acharnée autour des fromages français et grecs menacés d’homogénéisation par le droit communautaire naissant. Ce paradigme a depuis essaimé bien au-delà de l’Europe – jusqu’au café costaricain, au whisky irlandais, au durian malaisien ou au kava vanuatais et est étudié jusqu’en Chine (voir la revue de littérature dans Ducarme, 2025) – preuve que l’intuition, bien que née d’un rapport très spécifiquement français à la terre, touche à quelque chose de plus universel, la fierté d’une communauté de tirer de leur terre et de leur travail un produit d’exception, porteur d’une valeur qui dépasse la logique économique.

La course à l’homogénéité s’est diffusée par le droit international, avec des conséquences directes sur les semences paysannes. L’Union pour la protection des obtentions végétales (UPOV) est certes née en 1961 à l’initiative de la France, mais sa révision de 1991 a réduit le « privilège de l’agriculteur » – le droit ancestral de ressemer sa propre récolte – à une simple option laissée au bon vouloir des États, et c’est bien sous la pression des États-Unis, relayée ensuite par l’Union européenne, que l’accord sur la propriété intellectuelle de l’OMC (ADPIC, 1994) a imposé au reste du monde la domination sans partage de l’industrie semencière (Boy, 2008). Le même lobby américain qui combattait avec la dernière énergie la protection des terroirs dans les négociations commerciales (Josling, 2006) poussait donc, au même moment, pour l’extension maximale de la propriété intellectuelle sur le vivant – deux combats en apparence contradictoires, mais unis par une même logique : décourager tout ce qui échappe à la propriété industrielle exclusive.

Cette bataille rejoint d’ailleurs un mouvement plus large, qui unit depuis longtemps les paysans européens aux peuples autochtones du monde entier. Lancé à Rome en 1996 par La Via Campesina – coalition internationale de mouvements paysans dont le Français José Bové fut l’une des figures fondatrices –, le concept de « souveraineté alimentaire » revendique le droit des communautés à contrôler leurs propres semences, leurs terres et leurs systèmes alimentaires, contre l’emprise des multinationales agroalimentaires et des accords de l’OMC (Via Campesina, 1996). Le Forum de Nyéléni, qui a réuni en 2007 six cents délégués venus de quatre-vingts pays – paysans, pêcheurs, éleveurs nomades et peuples autochtones confondus –, a montré combien cette lutte pour l’autonomie semencière transcende les frontières culturelles : le combat des vignerons de Bourgogne pour leur appellation et celui des peuples autochtones sud-américains pour leur quinoa relèvent, au fond, de la même résistance à l’homogénéisation et au néo-colonialisme agricole (Nyéléni, 2007).

I don’t understand

Des modèles d’agriculture « alternative » plus ou moins utopistes existent partout, y compris aux Etats-Unis, mais ils sont souvent ridiculisés par leur faible production et donc leur rentabilité douteuse. S’il y a un point qui a le plus déconcerté les philosophes réunis à ce congrès de l’ISEE (autour de lunchs dystopiques), c’est celui-ci : comment des exploitations agricoles microscopiques employant parfois une main-d’œuvre importante avec des techniques archaïques peuvent-elles rendre leurs exploitants millionnaires ? Le domaine de la Romanée-Conti produit 5 500 bouteilles par an sur 25 hectares – 13 % de la surface d’une exploitation américaine moyenne – et chaque bouteille se négocie à plus de 30 000 euros. La Champagne tout entière ne couvre que 34 000 hectares, la moitié de la superficie de New York, mais pèse 4 milliards d’euros et fait vivre 30 000 emplois directs, sur près de 300 000 parcelles dont la moitié font moins d’un hectare – une fragmentation impensable dans une logique industrielle, aucune exploitation de cette taille ne pouvant espérer atteindre une quelconque rentabilité aux Etats-Unis (chiffres détaillés dans Ducarme, 2025). Pour un public qui ne connaît que la logique de la productivité – où la qualité n’est jamais qu’un plancher légal, une norme administrative minimale à ne pas franchir plutôt qu’un objectif organoleptique à atteindre voire à transcender – cette inversion de la martingale (produire moins pour gagner plus) relevait presque de l’hérésie économique.

Ce constat en éclaire un autre, inverse et moins souvent fait : la rentabilité du modèle industriel qu’on oppose traditionnellement à ses alternatives est elle-même largement une fiction comptable. Les travaux de l’économiste Vincent Chatellier (INRAE), spécialiste de la PAC, montrent que les aides directes ont représenté en moyenne 74 % du résultat courant avant impôt des exploitations françaises entre 2010 et 2022 — jusqu’à 111 % en 2016 — et que ce ratio atteint 200 à 250 % pour les élevages bovins viande spécialisés, ce qui signifie que leur revenu serait fortement négatif sans elles (Chatellier, Guyomard et Piet, 2025). Ces perfusions n’empêchent d’ailleurs pas un taux de pauvreté d’entre 16 et 21% chez les agriculteurs (INSEE, 2024), ni un endettement moyen par exploitation de plus de 200 000 euros, en hausse tendancielle depuis le début des années 2000 (Agreste, 2021) — un encours national évalué à 63 milliards d’euros en 2023 (Ministère de l’Agriculture, 2024). À cela s’ajoute un mécanisme plus silencieux encore : la FAO elle-même relève, dans son rapport L’État de l’alimentation et de l’agriculture 2025, que dans les pays à hauts revenus, la dégradation des sols est masquée par une utilisation croissante d’intrants — une stratégie coûteuse, à rendements décroissants, qui aggrave la dégradation qu’elle cherche à compenser (FAO, 2025). Le modèle industriel n’est donc rentable qu’en apparence seulement, au prix d’une dépendance structurelle aux subventions, à la dette, à une fuite en avant agronomique et à des fournisseurs et distributeurs souvent monopolistiques — quand le terroir, lui, assume sa rentabilité à visage découvert.

C’est précisément cette inversion qui fait du terroir un concept aussi actuel, aussi subversif et avant-gardiste. Il rejoint, presque malgré lui, une série de préoccupations transpartisanes du moment : la santé, d’abord, puisqu’un cahier des charges de qualité bien conçu restreint l’usage des pesticides et limite l’exposition aux additifs chimiques et autres résidus indésirables, ainsi qu’aux ingrédients ultra-transformés ; l’écologie, ensuite, puisqu’une production moins intensive, plus localisée, plus diversifiée et plus acclimatée à son environnement pèse moins sur la biodiversité ; la question sociale, aussi – et c’est sans doute l’un des plus grands enjeux agricoles contemporains –, celle de la part du prix payé par le consommateur qui parvient réellement jusqu’au producteur, plutôt que d’être captée par une chaîne d’intermédiaires (transformateurs, centrales d’achat, grande distribution…). C’est précisément ce que vise, avec un succès inégal, la législation EGAlim (2018, puis 2021) sur la non-négociabilité du coût de la matière première agricole – un des rares points où la régulation contemporaine du marché agroalimentaire converge structurellement avec cette antique question du terroir. Enfin, la balance commerciale elle-même est concernée (sans même employer le gros mot de « souveraineté ») : une production localisée, tracée, à forte valeur ajoutée, contribue positivement aux comptes extérieurs, quand la France exporte par ailleurs des matières premières industrielles à faible marge. Le terroir rencontre aussi un concept en vogue depuis la pandémie de Covid-19, celui de « One health », qui vise justement à réunifier santé humaine, animale et environnementale plutôt que de les traiter en silos (Adisasmito et al., 2022) – la Crète en offre une illustration célèbre, où un régime alimentaire fondé sur les produits locaux et porté par ses paysans s’est révélé aussi bénéfique pour la santé de ses habitants que pour ses écosystèmes (Tilman et Clark, 2014).

Le terroir, enfin, n’est pas qu’affaire de produits : c’est aussi une affaire de paysages, et donc de patrimoine – au sens où ce concept réunit patrimoine naturel et patrimoine culturel, deux dimensions rarement dissociables sur le terrain. La France a une longue histoire, largement transpartisane à l’origine, de cette préoccupation pour ses paysages : dès 1971, le magazine télévisé La France défigurée créé par Louis Bériot et Michel Péricard dénonçait déjà, sur une ORTF pompidolienne qu’on taxerait difficilement d’éco-radicale, la dégradation des paysages et de l’environnement par la spéculation immobilière, l’urbanisme sauvage et l’agro-industrie (Le Hégarat, 2015). Le programme restait mesuré, cherchant le compromis avec l’idée de progrès plutôt que la rupture – mais il montre qu’un attachement au paysage comme patrimoine commun n’a rien d’une lubie récente de quelques sinistres « décroissants ». C’est cette histoire commune qu’une polarisation artificielle du débat politique contemporain risque de faire oublier, au bénéfice, précisément, de la « France moche » que ce même mouvement entendait combattre. Si aujourd’hui des légions de touristes chinois ou américains se pressent chaque été sur nos routes des vins pour s’y délester de leurs devises, c’est en grande partie grâce aux lois de protection des paysages et du terroir, tandis qu’on n’a pas encore vu se développer l’agro-tourisme dans les champs de maïs infinis de l’Iowa, ni les dégustations snob de corned-beef et de Dr Pepper.

Le terroir, c’est aussi le domaine de l’intelligence collective, là où l’agriculture industrielle est celui de la brutalisation mécanique et chimique, déguisée en rationalité. Chaque race de bétail européenne est adaptée à un terroir bien précis, où elle rencontrera l’alimentation qui lui convient, le climat favorable, en un mot sa niche écologique : elle nécessitera donc moins d’enfermement, de fourrage, de médicaments, d’additifs alimentaires et même d’eau (la Salers auvergnate ou la Highland écossaise, par exemple, passent l’année entière dehors sans bâtiment ni chauffage, mais seuls 8 % des éleveurs français pratiquent aujourd’hui ce mode de conduite, PAMAC, 2022). La viande ou le lait seront de meilleure qualité, et le bilan écologique bien plus intéressant, tout en entretenant des paysages typiques, bénéfiques à la biodiversité sauvage comme au captage de l’eau et de la matière organique dans les sols. La science a d’ailleurs commencé à objectiver ce que les producteurs savaient de manière empirique : un transfert microbien direct entre les prairies permanentes et le lait a ainsi été démontré dans le bassin de production du Comté – preuve moléculaire d’un terroir qui ne doit rien au marketing (Chemidlin Prévost-Bouré et al., 2021). Cela fonctionne aussi pour de nombreux fruits de saison, une grande variété de légumes et même certaines céréales (qu’on pense au sarrazin breton). Le rendement en termes de tonnes à l’hectare sera peut-être inférieur au modèle industriel, mais le rendement économique sera souvent plus favorable, avec en plus des externalités positives en termes paysagers, écologiques, sociaux et surtout alimentaires. Cette interrogation écologique traverse aujourd’hui les producteurs eux-mêmes : plus d’un quart des grands crus bordelais sont déjà sous label bio, preuve que l’exigence de qualité mène assez naturellement vers l’exigence écologique (Niedercorn, 2022). La culture – au sens le plus riche de ce mot – du terroir est donc fondamentalement écologique, voire écologiste, quand elle est bien menée, et le « bon sens paysan » rencontre plus facilement qu’on ne le croit les enjeux plus guindés de la « transition écologique » ou les « objectifs du développement durable ». 

Cette convergence entre terroir et conservation n’est d’ailleurs pas qu’une image : elle recoupe un outil juridique en plein développement, celui des « autres mesures de conservation efficaces par zone » (AMCEZ, OECM en anglais), reconnues par la Convention sur la diversité biologique depuis 2010 pour désigner des espaces qui, sans être des aires protégées, produisent des résultats durables pour la biodiversité – parfois même comme un sous-produit involontaire de leur gestion (Stier et al., 2025). Les alpages des cinq parcs nationaux de montagne français en offrent une illustration concrète : parmi les douze AOC-AOP et vingt IGP dont l’aire géographique les recouvre, quatre exigent explicitement dans leur cahier des charges le recours aux alpages et estives pour garantir la typicité du produit, obligeant de fait les éleveurs à des pratiques extensives que la biodiversité alpine leur rendra bien (Parcs nationaux de France, 2018). Le terroir, ici, ne protège pas la nature en dépit de sa vocation économique, mais grâce à elle.

Une telle reconnaissance pourrait alors se formaliser davantage et donner lieu à des mécanismes de subventions environnementales. La France expérimente depuis 2018 un dispositif de paiements pour services environnementaux qui rémunère déjà 3 500 agriculteurs sur environ 130 territoires pour des pratiques bénéfiques à l’eau, aux sols et à la biodiversité (Ministère de la Transition écologique, 2024) ; et le ministère de l’Agriculture s’interroge lui-même, depuis 2022, sur la possibilité de mobiliser les indications géographiques au service de la transition agroécologique plutôt que de la seule différenciation commerciale (CEP, 2022). Le terroir n’a donc pas à inventer les paiements pour services écosystémiques : il pourrait plutôt s’en revendiquer comme un précurseur resté trop longtemps implicite.

Le terroir n’est pas – et n’a jamais été – l’apanage du nationalisme

Des facteurs historiques et électoraux qui dépassent le cadre de cet article ont contribué à associer dans l’imaginaire français la notion de terroir à une franchouillardise archaïque, réactionnaire et chauvine, contribuant à détourner les forces politiques progressistes  de la ruralité, qui le leur a largement rendu dans les urnes. Aujourd’hui, ce sont principalement les partis conservateurs et nationalistes qui osent brandir ce terme, alors même qu’ils en sont, du point de vue de leur action politique, bien souvent les pires ennemis.

L’histoire regorge d’ailleurs de régimes nationalistes ayant fait de l’attachement à la terre un pilier rhétorique de leur projet politique ; pourtant, tous ceux-là ont aussi invariablement mené des politiques agricoles qui se sont retournées contre les paysans eux-mêmes. Le cas le plus célèbre est sans doute celui de l’Allemagne nazie, très bien documenté par Johann Chapoutot (Chapoutot, 2012). Ce régime pour qui « les paysans sont la source de vie de la race nordique », exaltait la paysannerie traditionnelle, l’enracinement local et le folklore bucolique, s’est pourtant empressé à partir du « Plan de Quatre Ans » de 1936, d’imposer à l’agriculture allemande « une mécanisation et une artificialisation sans précédent » alignées sur les pires pratiques américaines, avec une consommation effrénée d’intrants chimiques appelés à polluer les sols « comme jamais » (Chapoutot, 2019) – un contresens agronomique total par rapport à la rhétorique qui l’accompagnait, dicté par le paradigme militaro-industriel qui était la véritable boussole du régime.

La France de Vichy a suivi un schéma très similaire. On se souvient des appels larmoyants du maréchal Pétain au « retour à la terre » érigé en pilier de la Révolution nationale, via la création dès décembre 1940 d’une Corporation paysanne. Las : cette rhétorique de l’enracinement a débouché sur une politique qui a précisément sacrifié les paysans – prix d’achat imposés très bas au profit du ravitaillement urbain, réquisitions mal vécues, rationnement souvent inférieur à celui des ouvriers d’usine… Le même phénomène, en somme, qu’en Allemagne : la glorification nationaliste du terroir sert d’habillage à une politique qui, dans les faits, prépare son industrialisation forcée et la prolétarisation de l’agriculture. Plus frappant encore pour notre propos : des travaux historiques récents ont suggéré une authentique continuité institutionnelle entre les structures agricoles mises en place sous Vichy et la modernisation – c’est-à-dire l’industrialisation – de l’agriculture française d’après-guerre (Lyautey et Bonneuil, 2022).

Cette généalogie a une descendance contemporaine bien identifiée par la recherche. L’historien et politiste Stéphane François a montré comment un « localisme identitaire », théorisé notamment par Alain de Benoist au sein du GRECE et de la Nouvelle Droite, articule la défense du terroir à une conception ethnicisée de l’enracinement – une filiation qui remonte, via des figures comme Dominique Venner, au discours identitaire völkisch de l’entre-deux-guerres associant le sang et la terre, « Blut und boden » (François, 2022). Sur le plan électoral, ce discours s’est incarné dans la création en 2020 du « Parti localiste », satellite du Rassemblement national, puis dans l’intégration explicite du localisme au programme présidentiel du RN en 2022. On sait aussi combien les milliardaires-influenceurs d’extrême-droite comme Pierre-Édouard Stérin instrumentalisent l’image de la ruralité franchouillarde à travers des dispositifs comme le « Canon français », tout en étant par ailleurs d’ardents promoteurs de la destruction de la paysannerie et de l’industrialisation de l’agriculture.

Or cette récupération se heurte, aujourd’hui même, à une contradiction objective et documentée : les responsables politiques qui se réclament le plus bruyamment de la paysannerie et du terroir sont souvent ceux qui promeuvent, dans les faits (et surtout dans les urnes, au Parlement), le modèle agro-industriel et la dérégulation environnementale. On se souvient comment l’écologie a été la cible privilégiée de la coalition des extrême-droites européennes lors des élections européennes de 2024, qui ont depuis voté contre le plafonnement des aides de la PAC (profitant donc aux grands propriétaires au détriment des petits exploitants), contre les plans de résilience face aux catastrophes climatiques, et contre la régulation des OGM, mais pour le démantèlement des normes environnementales qui protégeaient les ruraux. Du côté des Républicains (associés pour l’occasion à l’extrême-droite), le cas du sénateur Laurent Duplomb, auteur de la loi controversée qui porte son nom, est bien connu. Il se présentait début 2026 comme « un agriculteur, un petit paysan de Haute-Loire » – description que son exploitation dément assez nettement : avec 130 vaches laitières et 180 hectares, soit le double de la moyenne nationale, il a perçu plus d’un million d’euros de subventions publiques depuis 2020, classant son exploitation dans le 1% des plus subventionnées de France (enquête de Bon Pote, 2026, corroborée par un reportage de franceinfo, février 2026, et une enquête des « Décodeurs » du Monde, juin 2026). Une partie de ces aides finançait un agrandissement de son exploitation que sa propre loi de dérégulation venait précisément faciliter – un conflit d’intérêts relevé jusque sur les bancs du Sénat. Le paradoxe est le même qu’en 1936 ou en 1941 : la rhétorique du terroir et de la sauvegarde de la paysannerie traditionnelle, et la pratique de l’agro-industrie et de la dérégulation.

Face à cette confiscation des questions rurales (et donc de la paysannerie, des questions paysagères, du patrimoine, des productions locales…) par l’alliance de la droite et de l’extrême-droite, le reste du champ politique s’est longtemps désintéressé du sujet, non sans en payer le prix électoral. L’essayiste Samuel Grzybowski, dans un essai récent intitulé Les terroirs et la gauche : un amour méconnu, avait montré les nombreuses convergences objectives mais pourtant sous-exploitées entre la gauche et le terroir, appelant explicitement à « ne jamais laisser aux identitaires la possibilité de détourner nos trésors culturels » et à réinvestir le terroir comme ressource écologique et sociale plutôt que de l’abandonner à un camp politique par défaut (Grzybowski, 2024). Le terroir, tel que défini par la charte de l’UNESCO (2005), est pourtant bien un « espace vivant et innovant », pas la survivance figée d’un passé idéalisé – et c’est précisément cette dimension innovante et ouverte qui est niée par toute approche identitaire fermée sur elle-même. En somme, le terroir n’est réactionnaire que s’il est abandonné aux réactionnaires.

Cette réappropriation identitaire du rapport à la terre ne se limite pas à sa dimension ethnique : elle s’accompagne souvent d’une image caricaturée du monde paysan, viriliste et macho. La sociologie du monde viticole a pourtant connu une évolution notable ces dernières années, bien documentée notamment sur ce carnet de recherche AgriGenre à travers les parcours de vigneronnes engagées dans une conscience écologique parfois plus affirmée que celle de leurs homologues masculins (Auzias, Henninger, Lei et Vichot, 2025), tout comme les techniques agricoles elles-mêmes peuvent devenir un levier pour subvertir plutôt que reproduire la division sexuelle du travail (Demathieu, 2023). Le rapport au terroir gagnerait à s’appuyer sur ces travaux plutôt que sur l’image d’un enracinement masculiniste, ce qu’essaie d’en faire une certaine extrême-droite à moustache et béret sur les réseaux sociaux.

D’ailleurs, l’idée même d’un terroir « pur », fermé sur lui-même et transmis intact depuis des temps immémoriaux, ne résiste pas à l’examen : la quasi-totalité des cépages français poussent aujourd’hui sur des porte-greffes américains, importés en catastrophe après la crise du phylloxéra à la fin du XIXe siècle ; les tomates italiennes, le piment d’Espelette ou la vanille malgache doivent tous leur existence à des plantes venues d’ailleurs, mais qui se sont acclimatées et ont trouvé leur bonheur dans une nouvelle région, où elles ne sont ni invasives, ni forcées à pousser par la force de la technique industrielle.

Le maïs, l’américanisation que nous ne voyons plus

Il y a une ironie amère à conclure ce parcours sur un dernier constat : la France elle-même s’est déjà largement américanisée sur le plan agricole, tout en continuant de se réclamer du terroir. Le cas du maïs est typique. Cette plante, originaire du Mexique et introduite en France au XVIIe siècle, n’est pas naturellement acclimatée à nos régimes hydriques : contrairement au blé, sa culture nécessite une grande quantité d’eau en juin et juillet, difficilement compatible avec des étés français traditionnellement secs, et destinés à l’être de plus en plus. Les Français consomment d’ailleurs peu de maïs, et il est surtout destiné à l’alimentation du bétail, à l’industrie des produits ultra-transformés ou à l’exportation. Or, depuis la première réforme de la Politique agricole commune en 1992, les aides publiques ont structurellement favorisé l’hectare de maïs-fourrage par rapport à l’hectare d’herbe – alors même que les bovins sont, biologiquement, des ruminants faits pour paître (Basta!, 2023), et que l’alimentation au pré diminue considérablement leur bilan carbone. Cette dynamique nourrit directement la controverse, aujourd’hui bien connue, des « mégabassines » : ces réserves d’eau construites, notamment dans les Deux-Sèvres, pour sécuriser une irrigation dont la part consacrée au maïs fourrage a triplé en dix ans pour atteindre plus d’un hectare irrigué sur trois (Basta!, 2023), alors que ces territoires étaient historiquement des pâturages de grande qualité. Or, ce ne sont que les subventions qui rendent cette agriculture-là plus attrayante – en profitant surtout aux grands propriétaires, qui vivent rarement sur place. A l’heure où cette monoculture de maïs devient irréaliste sur ces territoires, peut-être que les subventions européennes pourraient enfin favoriser des cultures adaptées et plus directement bénéfiques à la région et ses habitants.

Toutes ces controverses posent une question de fond : à quoi doit servir notre agriculture ? À alimenter un marché mondialisé de matières premières standardisées – du maïs qui bloque la vue, pompe l’eau et réclame toujours plus de chimie, pour nourrir un élevage hors-sol délétère lui-même perfusé de subventions – ou à nourrir les Français avec une alimentation de qualité, tracée, ancrée dans ses territoires et ses paysages, grâce à une labellisation qui fonctionne ? Le terroir, en creux, répond déjà à cette question depuis un siècle. Alors que le marché mondial des denrées de base est soumis aux caprices de la Bourse et à la concurrence déloyale des moins-disants sanitaires et environnementaux, les produits labellisés conservent un certain contrôle sur leurs prix, offrent une garantie de qualité autant organoleptique que nutritionnelle et sanitaire, et permettent d’entretenir des paysages, des attachements et des communautés près de chez nous. Il y a d’ailleurs fort à parier que quand le sénateur Laurent Duplomb déjeune avec Gérard Larcher, ils ne dégustent pas de la viande hachée américaine en ketchup comme Donald Trump – alors même que c’est ce vers quoi nous oriente la ligne politique actuelle de leur parti.

Il faut bien sûr se garder ici de tout angélisme : le terroir n’est pas une solution miracle, et il connaît lui aussi ses dérives et lacunes, que nous avons recensées dans l’article. Certains produits deviennent si prisés par leur succès commercial que les habitants du territoire qui les a vus naître ne peuvent plus se les offrir ; certaines appellations, dûment protégées sur le papier, restent surtout des arguments marketing assortis d’un cahier des charges environnemental peu contraignant.

D’autres dérives, plus structurelles, méritent d’être nommées. Les coopératives, dont le modèle repose historiquement sur l’ancrage territorial, ont connu vingt ans de fusions en cascade qui produisent l’inverse de leur promesse : 3 % des structures issues de ces regroupements successifs accaparent aujourd’hui plus de 85 % de la production agricole française (Dauvergne, cité par Basta!, 2025 ; Filippi, 2025). Le terroir lui-même est aussi de plus en plus instrumentalisé par les grands groupes qui rachètent ces filières, se présentant volontiers comme des sauveurs plutôt que comme des fossoyeurs, alors que c’est bien souvent parce qu’ils ont affaibli les producteurs indépendants par des pratiques commerciales pas toujours loyales et leur captation des aides, qu’ils peuvent les racheter, une fois affaiblis. Reconnaître ces limites ne dessert pas la cause du terroir : cela l’immunise au contraire contre l’accusation facile de n’être qu’un argument commercial pour touristes naïfs en quête d’authenticité factice – une accusation d’autant plus injuste qu’elle sert, la plupart du temps, à disqualifier par avance toute exigence de qualité.

Conclusion

L’histoire de cet article a commencé par l’étonnement – celui de philosophes américains découvrant, autour d’un mot qu’ils ne savaient pas prononcer, un rapport au territoire structurellement différent du leur, et pourtant capable d’y apporter une réponse à des problèmes qu’ils connaissent bien, aussi bien biologiques que sociaux.

Il me semble qu’il faut retourner cet étonnement vers nous-mêmes. Le terroir n’est ni une survivance folklorique, ni la propriété exclusive d’un camp politique qui n’a cessé, historiquement, de le trahir dans les faits en même temps qu’il en glorifiait l’idée abstraite dans les discours. C’est une notion écologique – au sens le plus concret du terme : le rapport à notre habitat, donc à nos sols, biodiversité, eau, paysages, relations… – autant qu’une notion sociale, patrimoniale et, décidément, politique. Nous disposons d’instruments politiques et financiers puissants pour impulser cette transition vers une agro-écologie réconciliée avec le patrimoine de nos territoires, mais encore faut-il le courage politique nécessaire pour les orienter dans ce sens.

Refuser que le terroir soit le pré carré de l’extrême-droite ne suffit pas ; encore faut-il l’investir positivement, comme un espace vivant et innovant plutôt que comme un refuge nostalgique stérile. C’est, je crois, le sens que les vignerons de Bourgogne, les producteurs de piment d’Espelette ou les paysans qui refusent aujourd’hui le maïs qu’on leur impose donnent déjà, sur le terrain, à ce vieux mot français.

Frédéric Ducarme
Philosophe de l’environnement, Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN), Centre d’Écologie et des Sciences de la Conservation (CESCO) .

Pour citer cette publication : Frédéric Ducarme, Ecologie et terroir : une alliance sous-estimée, AgriGenre, octobre 2026  
Source en ligne : https://agrigenre.hypotheses.org/36945
DOI : Prochainement

Bibliographie

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Échos

¤ Centre international de hautes études agronomiques méditerranéennes, Écologie et terroir : une alliance sous-estimée, 2026.